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Souvenirs d'Algérie

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Bienvenue sous le Second Empire Index du Forum -> CHAPITRE HISTORIQUE -> LE SECOND EMPIRE -> Les campagnes militaires
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TEILLAC


Hors ligne

Inscrit le: 25 Avr 2012
Messages: 10
Localisation: Orne

MessagePosté le: Ven 27 Avr - 11:47 (2012)    Sujet du message: Souvenirs d'Algérie Répondre en citant

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Bonjour,
Comme promis, voici un long extrait de morceaux choisis tiré du journal de mon aïeul. Il y relate, et c'est un épisode plutôt rare, de manière assez détaillée une de ses opérations militaires durant la bataille de Sidi-Brahim et les Portes de fer. Place au texte!

Arrivé à Tlemcen je retrouvai mon ancien Commandant, Froment-Coste qui comme je vous ai déjà dit avait permuté avec le Commandant Ulrich qui était rentré en France et pris le commandement du 2e Bataillon à Vincennes. Le commandant Froment-Coste se rappelant très bien qu’au 2e Bataillon où il m’avait reçu le 4 Août 1841 je lui avais mis sur un superbe pied, une Compagnie en désordre, voulut à mon arrivée à son Bataillon, me charger de son magasin. Il me nomma par conséquent, officier d’habillement.
Ce fut avec un amer regret que je pris ces fonctions que je n’avais pas le droit de refuser car un officier ne peut pas dire à son chef, je ne veux pas de ça ; donnez le à un autre. Je me résignai donc et je les pris. Je me résignai avec d’autant plus de peine, qu’étant nommé officier, je me croyais débarrassé de ces vilaines écritures qui font le désespoir d’un soldat, puis que j’étais d’une excellente santé et que je pouvais faire un très bon service dans les expéditions. Je me mis à l’œuvre et fis l’inventaire du magasin d’habillement, d’armement, d’équipement et de campement, etc…etc… Rien n’était en correspondance avec les registres.
S’il me fallait 800 chemises, je n’en trouvai en magasin, je suppose, que 750 ou 760. Si je trouvais sur le papier mille paires de souliers, je n’en trouvai en magasin que 900, 950 ; et ainsi de tout le reste. Il en était de l’armement, de l’équipement et du campement comme de l’habillement.
Il me manquait des carabines, des sabres, des baudriers et des bretelles de carabine. Il me manquait grand nombre de couvertures de campement. Je devais avoir dans chaque Compagnie une centaine de couvertures. Eh, bien ! D’après les chefs de Compagnie qui se refusaient de signer les reçus de couverture, il n’y en avait pas une ! C’était une vraie pétaudière ! Une confusion à ne rien y comprendre et où le plus fin aurait perdu son latin.
 

Il y avait 42 jours que nous faisions ce service lorsque le 21 Septembre 1845, on partit comme les autres jours à 6 heures du soir pour aller surprendre, disait-on, un parti de maraudeurs marocains. Un juif qui avait annoncé cette nouvelle et qui les avait vus, se faisait fort de nous conduire à eux et de nous faire placer de manière à ce qu’il ne put en échapper un seul. Le Colonel, seul savait ce dont il était question. Je ne partis pas ce jour là. C’était mon tour à rester de garde à la redoute. Cependant il n’a pas tenu à grand chose que je partisse.
Le lieutenant de Raimond Laborde vint me trouver deux heures avant le départ du Bataillon et prétendant qu’étant très gros, il se fatiguait beaucoup en marchant, la nuit, principalement, il me pria de sortir à sa place. J’y consentis volontiers et lui dis, comme cela devait être d’en demander l’autorisation au Commandant Froment-Coste.
De Raimond alla chez le Commandant mais celui-ci refusa. Voici sur quoi il motivait son refus : « Mr. Teillac lui dit-il est déjà parti deux fois par complaisance ; une fois pour le Capitaine Beauregard et une autre fois, pour le Capitaine de Gereaux ; je ne puis pas permettre qu’il parte une 3e fois pour vous ». De Raimond pria, supplia, mais le Commandant fut implacable. Il partit donc.
Mon Capitaine, nommé de Chargère me pria de lui prêter mon soldat, disant que le sien était un peu malade. Je le lui prêtai et à six heures du soir sans plus d’émotion, sans plus de préparatifs que les fois précédentes, ils partirent accompagnés de 50 hussards du 2e Régiment avec, comme toujours, deux jours de vivres et 60 cartouches.
Le 23 Septembre au matin on préparait à Djema, la soupe de 9 heures comme d’habitude.
Mais quel fut notre étonnement, de ne pas les voir revenir ! Nous nous disions ; Ils ont dû faire quelques prisonniers qui ont opposé de la résistance, ou quelque tribu ou douar, n’a pas voulu payer et alors il n’est pas étonnant qu’ils ne soient point encore arrivés ; mais ils ne vont pas tarder ; attendons les ».
Nous étions donc à attendre le Bataillon, lorsque le Chasseur que mon Capitaine m’avait laissé pour le mien, vint me trouver, et me dit : « Mon Lieutenant, je crois qu’il est arrivé quelque chose au Bataillon, ou tout au moins à notre Capitaine. La chienne qui ne le quitte jamais vient d’arriver plus morte que vive, mourant de soif et de faim, ne pouvant plus tenir sur ses pattes. Le Capitaine doit être mort » ajouta-t-il.
« Il n’y a rien d’impossible, lui répondis-je, mais il ne faut pas prendre les choses à l’extrême ; la chienne s’est égarée, voilà tout ».
 

Dans la soirée de ce jour, un jeune arabe nommé Mohamed que les troupiers appelèrent plus tard « marque-mal »à cause de son teint noir, vint nous annoncer que le Bataillon ayant été conduit par un juif au camp d’Abdelkader, avait été détruit, une Compagnie excepté existait encore et s’était réfugiée dans un marabout appelé Sidi-Brahim.
Voici ce qui s’était passé : Lorsque le Colonel de Montagnac arriva à l’endroit désigné par le juif, croyant avoir affaire à quelques maraudeurs seulement, il apercevait des arabes sur les hauteurs ; il envoya une Compagnie. Cette Compagnie ne revenant pas, il en envoya une deuxième ; cette dernière éprouvant le même sort que la première, il en envoya deux autres, qui se voyant prises par des forces bien supérieures, (Abd el Kader était là avec ses réguliers et irréguliers) combattaient en rétrogradant, mais arrivés sur un mamelon en arrière et malgré leur courage, ils subirent le sort des deux premières qui avaient été massacrées déjà. Le Colonel entendant les cris des Arabes et tout cet effrayant vacarme des combattants accourut avec trois Compagnies et les 50 Hussards au secours des nôtres. Vaine espérance ! Colonel, officiers, soldats, cavaliers, tout fut massacré impitoyablement !
La Compagnie des carabiniers qui était la 8e et qui était restée en réserve, pensant qu’elle pouvait être très utile sur le lieu des combats, essaya de s’y transporter quoiqu’elle n’eut reçu aucun ordre. Elle monta donc sur la hauteur pour prendre part au combat mais s’apercevant que toutes les Compagnies et les 50 Hussards étaient tous perdus, et que devant des masses, le même sort les attendait, se réfugièrent en courant dans un marabout entouré d’un mur d’enceinte de dix mètres carrés sur les 4 faces, qui se trouvait non loin de là.
Ils se fortifièrent aussitôt comme ils purent en faisant des créneaux dans le mur d’enceinte et se défendirent avec opiniâtreté. Ils étaient au nombre de 80. Le Capitaine était de Géreaux, le Lieutenant de Chappedelaine et le Docteur du Bataillon, Rosagutti. Quant au sous-lieutenant, il était absent.
Les Arabes essayèrent plusieurs fois d’enlever le marabout de vive force, mais ils ne purent y parvenir. De derrière le mur d’enceinte les carabiniers faisaient un feu terrible tant que durèrent leurs munitions. Pour que ces munitions durassent plus longtemps on avait coupé les balles en deux. Ils ne tiraient qu’à bon escient. Il ne fallait pas, surtout, prodiguer les munitions.
Les Arabes dont quelques uns avaient déjà payé de leur vie, leur témérité, se décidèrent à ne plus combattre et à les laisser mourir de soif et de faim dans le marabout en l’investissant de tous côtés, ce qui leur était très facile en se tenant à distance et à l’abri des balles. Là ils veillaient jour et nuit.
Nos carabiniers furent un peu satisfaits de cette trêve dans le combat ; ils avaient été obligés de tirer beaucoup le premier et le second jour et n’avaient plus que très peu de munitions. Enfin le quatrième jour de grand matin, ne pouvant plus résister au besoin de boire (ils buvaient leur urine) et voyant qu’ils étaient perdus, ils se décidèrent à tenter un coup d’audace et à sortir de là quand même.
Profitant donc du sommeil des lignes qui les entouraient et qui veillaient peu, par conséquent, ils sortirent sans bruit, franchissant les lignes sans être aperçus, se précipitèrent en silence dans un ravin boisé qui coule entre deux montagnes et là, se désaltérèrent. Il était temps ! Un jour de plus dans le marabout ; les trois quart n’avaient plus la force de se traîner ! On était tout à fait dans le plus grand dénuement ! Plus d’eau, plus de vivres, plus de munitions !
Ayant satisfait ce grand besoin, ils longèrent la rivière sur un chemin qui conduit à Djema, lieu de la redoute. Déjà ils avaient fait à peu près la moitié du chemin quand ils furent assaillis des hauteurs par les tribus, les douars et la troupe d’Abd el Kader qui s’étaient aperçus de la fuite et avaient donné l’éveil. Ils étaient canardés à outrance. Quatre hommes déjà avaient été tués dans le trajet.
A la redoute de Djema où l’on entendait les nombreux coups de fusil, on n’ignorait pas la triste position des carabiniers et on avait la conviction qu’elle allait être attaquée par Abd el Kader lui même. On faisait à la hâte de grands préparatifs de défense. Les bords de la mer à droite et à gauche où le mur d’enceinte n’allait pas, puisque c’était du sable étaient défendus par des chevaux de frise. Les créneaux étaient d’un bout à l’autre tous occupés. De temps à autre on entendait le canon.
 

Pendant ce temps là, un détachement composé de différents Corps de soldats convalescents, de paysans, etc… se formait pour porter secours à la Compagnie de carabiniers. Dès qu’il fut prêt il partit à la hâte sous le commandement du Capitaine du Génie Coffine, qui était venu à Djema pour le mur d’enceinte.
Déjà il était sur le point d’arriver au lieu dit Le Figuier, où la Compagnie de carabiniers jouait de son reste, lorsqu’un soldat du Génie, de son détachement est frappé mortellement d’une balle au front. Que fait alors ce Capitaine, qui aurait dû avancer ? Il fait aussitôt demi tour, et faisant prendre le pas de course à sa troupe, il rentre épouvanté à la redoute, beaucoup plus vite qu’il n’en était parti. Il y eut une telle panique que pas un soldat n’osa prendre 200 francs que le soldat du Génie, tué avait dans son pantalon.
Le soir, quelqu’un faisant des reproches à ce Capitaine sur sa fuite, il répondit qu’il était venu à Djema pour faire construire un mur d’enceinte et non pour se battre ; que du reste, se battre n’était pas son affaire. La Compagnie de carabiniers fut massacrée au Figuier et les Arabes ayant coupé toutes les têtes, placèrent les corps les uns sur les autres et les ayant couverts de paille et de broussailles, les brûlèrent.
Un grand figuier qui donne le nom à ce petit endroit est à 40 mètres du ruisseau ou de la rivière dont nous avons déjà parlé et est dominé par deux hautes montagnes dont une est à pic de ce côté et a une forte tribu sur ce sommet, qui a beaucoup contribué au massacre de la Compagnie. Ce figuier dont le feuillage tombe jusqu’à terre est superbe et a 94 pas de circonférence, que j’ai comptés moi-même.
Tout le 8e Bataillon et les Hussards furent détruits dans cette malheureuse affaire Le Colonel Montagnac, le Commandant Froment-Coste, tous les officiers, le Docteur périrent. De le Compagnie de carabiniers douze Chasseurs rentrèrent à la redoute, mais moururent tout de suite ou peu de temps après.
Je vis arriver, étant aux créneaux, le garçon du Capitaine de Géreaux. Il n’avait que sa chemise et portait sous le bras gauche le couvert en argent de son Capitaine mort. Quoiqu’il n’eut aucune blessure, il tomba en arrivant pour ne plus se relever.
Je vis aussi arriver le Caporal Lavaissière ; il était également en chemise et portait une carabine sans sa baïonnette. Il était tout à fait hors de lui et nous ne pûmes le faire parler qu’un moment après son arrivée. Le discours qu’il nous tint en arrivant était bien loin de se rapporter à celui qu’il tint plus tard.
Quant aux autres qui arrivèrent de même en chemise, ils avaient perdu la tête ; ils criaient, gesticulaient comme des fous. Nous sûmes plus tard que Larrasset Sous-lieutenant au Bataillon et l’Adjudant, Mr. de Cognard, Capitaine commandant et un Maréchal des logis chef du 2e Hussards qui faisaient partie des 50 qui étaient avec le Bataillon n’avaient pas été tués et qu’ils avaient été faits prisonniers.
Pendant quelques jours, nous attendant à voir arriver Abd el Kader dans nos murs, nous ne remuâmes pas des créneaux. Nous y étions le jour et la nuit. Chacun était à son poste. Quelques femmes même, tenant les carabines comme les soldats faisaient partie des défenseurs Ah ! C’est que si Abd el Kader fut entré dans la redoute, nous étions tous perdus. Nous n’étions pas assez nombreux.
 

Peu de temps après, la France devant tirer une vengeance du massacre de Sidi-Brahim, forma à Djema, une colonne de 11 Bataillons et de 11 Escadrons. Cette colonne, divisée en colonne d’observation et d’opération avait pour Général en Chef, Lamoricière, qui avait sous ses ordres, le Général Cavaignac. Ce dernier commandait la colonne d’opération. Il avait sous son commandement le Bataillon de Zouaves du Lieutenant-colonel Bouat, le 6e léger ; colonel Renaud ; le 41e de Ligne, colonel de Mac-Mahon ; le 15e léger, colonel Baudisson et 80 Chasseurs à pied trouvés parmi les convalescents des 8e et 10e Bataillons, formés en Compagnie et commandés par le Capitaine Levassor-Sorval, Aymard, Lieutenant attaché à la suite du Général Cavaignac, et moi, Teillac, Sous-lieutenant.
Le 10 Octobre 1845, la veille de notre départ, on alla chercher dans un fourgon du Train, les restes de la Compagnie de carabiniers massacrée et brûlée au Figuier. Après avoir creusé une immense tombe dans le cimetière de Djema on les y jeta en présence de toutes les troupes formant un grand carré tenant tout le tour et dont les officiers occupaient le centre. Après cette inhumation en bloc, Lamoricière nous adressant la parole à haute voix, dit « Le 8e Bataillon est détruit. Il nous faut une vengeance éclatante. Nous partons demain pour les montagnes des Trara. Il faut mettre tout à feu et à sang ». Ayant dit, toutes les troupes se retirèrent et attendirent avec impatience le lendemain.
Ce jour arrivé, nous partîmes à l’heure dite. Sur les 9 heures nous arrivions au pied des montagnes de Trara d’où nous apercevions toutes les crêtes couvertes de nombreux Arabes. On fit halte. Après une demi-heure de repos, on désigna les Corps qui devaient monter à l’assaut sur ces hautes montagnes. C’était d’abord le 41e précédé d’une section de Chasseurs à pied, puis le 6e léger et notre Compagnie
J’allais prendre ma place en tête de la colonne avec ma section, lorsqu’un officier du 41e venant à moi sous prétexte de causer de différentes choses, me demanda quelle était la date de ma nomination au grade d’officier. Sans penser où il voulait en venir, je le lui dis naïvement et me répondant qu’il était beaucoup plus ancien que moi, il s’en fut. Un instant après, je recevais contre ordre. C’était le même officier du 41e qui allait à l’avant garde à ma place. Il était allé réclamer à son Colonel, puis au Général qui lui avaient donné droit, vu qu’il était plus ancien que moi. Je fus forcé de rentrer à ma Compagnie.
Un instant après la charge sonnait et nous grimpions au son du clairon et au bruit du tambour avec accompagnement de nombreux sifflements de balles arabes qui passaient au dessus de nos têtes. Pour nous, occupés à grimper le plus vite possible, nous ne nous amusions pas à tirer.
Une heure après le commencement de cette ascension tout était refoulé et nous occupions une partie des hauteurs où nous étions encore assaillis par des milliers d’Arabes qui s’étaient retirés sur des positions plus élevées depuis que nous les avions chassés des crêtes qu’ils occupaient en premier lieu.
Le Général Cavaignac vint sur ces plateaux où nous venions d’arriver et ne sachant comment témoigner sa reconnaissance au Colonel Mac-Mahon, qui en tête de la colonne, l’avait si bien conduite, l’embrassa avec effusion.
L’ennemi concentré sur un grand et élevé plateau, nous redescendîmes la montagne après y avoir laissé un Bataillon de garde et nous rejoignîmes la colonne qui était en repos au bas de la montagne, où nous étions peu tranquilles, attendu que de nombreux projectiles partant de ce plateau nous tuaient et nous blessaient du monde.
Voulant cependant en finir ; il était alors environ deux heures de l’après midi, le Général Cavaignac fit monter 4 pièces de montagne de manière à ce qu’elles pussent atteindre le haut du plateau, fit placer quelques hommes en embuscade et porteurs de grosses carabines. Il ordonna ensuite au Bataillon de Zouaves, à un Bataillon du 6e léger et à un Bataillon du 15e de la même arme et à notre Compagnie de Chasseurs à pied, de se tenir prêts à monter à nouveau à l’assaut. Et tout cela préparé dans l’espace de quelques minutes, ordonna le signal et la charge sonna aussitôt.
Obusiers de montagne, grosses carabines, clairons, tambours, sifflement des balles qui passaient au dessus de nos têtes, tout cela mêlé ensemble faisait un tintamarre assez cocasse.
Les Bataillons grimpèrent aussitôt. Comme il n’y avait aucun de ces Corps qui fut au dessus de l’autre, que nous partions tous à peu près d’une ligne qui contournait la montagne, je dis à mes Chasseurs ; car il ne fallait pas que le Capitaine Levassor, qui commandait  la Compagnie, compta avec son cheval, nous suivre sur une montagne aussi escarpée, dans les rochers et les ronces et dans certains endroits inaccessibles ; je dis donc à mes Chasseurs qu’il fallait qu’un de nous arrivât le premier sur le plateau.
Nous montions en zigzag cette montagne à travers les rochers et les fourrés d’arbustes épineux, lorsqu’un obus mal dirigé par nos artilleurs tomba tout à coup au milieu de nous. Les Chasseurs se couchant aussitôt à plat ventre criaient « Lieutenant ! Lieutenant ! Couchez vous ; la bombe va éclater ! » Loin de les écouter je les envoyai, en me servant d’une expression énergique que je me dispense de mettre ici ; je les envoyai dis-je à tous les diables. La bombe éclata en effet et ne blessa personne.
 

Pendant ce temps, ayant profité de quelques Zouaves qui étaient montés plus vite que les autres, je me mis à leur tête et continuai ma rapide ascension, laissant derrière moi mes Chasseurs qui avaient craint l’éclat de l’obus. Nous étions tous pêle-mêle. Peut on faire autrement quand on gravit une montagne aussi escarpée et si garnie de rochers ?
Après mille obstacles, des efforts inouïs, des peines terribles, j’arrivai le premier sur le plateau. Quoiqu’éreinté de la course, n’en pouvant plus, je fis cependant bonne contenance. Bien que les Arabes eussent un peu reculé à notre approche, ils n’avaient pas encore abandonné le plateau et je fis immédiatement commencer le feu par un Sergent-major de carabiniers du 6e léger et un fourrier de Zouaves qui étaient les seuls qui m’eussent suivis pas à pas. Plusieurs Zouaves arrivant ensuite le feu s’engagea sur tout le plateau. Là, ceux qui voulurent faire de la résistance furent massacrés à la baïonnette ou roulèrent en bas de la montagne, engloutis dans des gouffres. C’était beau, mais très triste de voir cette dégringolade. Le feu continua une demi-heure pendant laquelle je n’ai jamais cessé de commander sur le plateau.
Le Colonel Bouat, des Zouaves étant monté un quart d’heure après nous, demanda quel était l’officier arrivé le premier et qui commandait le feu. Je me montrai à lui et il m’ordonna pour toute réponse, de continuer ce feu. Nous restâmes là jusqu’à ce qu’il n’y eut plus un seul Arabe. Du haut du plateau nous aperçûmes au loin dans une vallée profonde, toute la colonne d’Abd el Kader, cavalerie et infanterie prendre une route opposée à la notre.
Si comme on dit, Dieu tient compte de nos jours de douleur, il a dû noter ce soir là, car j’ai souffert de la soif et de la fatigue au delà de toute expression. Le soir nous quittâmes ces montagnes et suivant d’étroits et tortueux sentiers nous allâmes chercher de l’eau dans la plaine.
Les blessés que nous avions, les uns en litière, les autres en cacolets et qui souffraient beaucoup de cette descente rapide, m’arrachaient le cœur de leurs plaintes. Il y avait entre autre un Chef de Bataillon qui avait reçu une balle dans le ventre et qui souffrait tellement sur la litière où il était que ses plaintes m’étaient intolérables. Dans une descente rapide, le mulet est obligé de prendre beaucoup de précautions et les soubresauts font éprouver au malade des douleurs atroces. Ce pauvre Commandant mourût en arrivant, au moment où on allait lui donner à boire.
Après avoir passé la nuit au bivouac, nous repartîmes de nouveau pour d’autres montagnes  situées sur notre passage. Nous marchions depuis deux heures quand tout à coup nous fûmes obligés de nous arrêter. Dans un passage où nous devions pénétrer, passage entre deux montagnes, nous trouvâmes le lieu rempli de nombreuses embuscades et appelé « Les Portes des douars de fer ».
Arrêtés un instant par les Arabes, le Général forma aussitôt sa colonne et désigna les Corps qui devaient s’emparer soit du dit passage, soit de la montagne à droite qui fournissait à l’ennemi de quoi s’embusquer dans les nombreux rochers et dans les broussailles. La montagne de gauche étant déboisée et tout à fait unie et sans Arabes, nous n’avions pas à nous en occuper.
Ce passage dit des Portes de fer dont j’ai parlé ci-dessus avait environ trente mètres de largeur et il fallait pour le traverser, sauter de rocher en rocher, ce qui offrait des obstacles presque infranchissables, attendu que derrière chaque rocher, des Arabes s’y cachaient et faisaient sur nous un feu épouvantable. Il fallait les chasser de là.
Après une demi-heure de repos pendant lequel les soldats avaient mis sac à terre, le Général Cavaignac ordonna au Bataillon de Zouaves, à un Bataillon du 6e léger et à la première section de notre Compagnie, de grimper la montagne dès que le signal serait donné. S’adressant à moi, il me dit « Lieutenant, vous irez avec votre deuxième section, au pas de course et la baïonnette en avant, vous emparer de vive force de ce passage entre les deux montagnes et dès que vous vous en serez emparé, vous le garderez  et vous resterez là jusqu’à de nouveaux ordres. Les ordres donnés, la charge sonna ; on partit.
Les Arabes embusqués sur tout le versant de la montagne comme ceux embusqués dans le passage nous laissèrent approcher et nous voyant à bonne portée, nous lâchèrent une pétarade de coups de fusil qui nous tua et blessa plusieurs hommes.
Pour mon compte, je courus si vite avec ma section, je me donnai tant de mouvement, que je ne donnai pas le temps aux Arabes de recharger leurs armes, et quoiqu’il nous fallut sauter de rocher en rocher, j’eus l’heureuse chance de m’emparer de ce passage qu’on disait si redoutable, après en être quitte pour cinq blessés.
Le Général m’avait dit « Dès que vous vous serez emparé du passage, vous le garderez et vous resterez là jusqu’à de nouveaux ordres ». Malheureusement je n exécutai pas ces derniers ordres ! Nous poursuivîmes à la baïonnette les Arabes qui étaient très près de nous avec tant d’ardeur, que je ne gardai pas ce poste important.
Nous espérions toujours les atteindre et dans cet espoir nous nous éloignâmes tellement de l’endroit que le Général m’avait dit de garder que je ne pus plus rétrograder ni avancer. Nous étions perdus !
Avancer, je ne le pouvais plus ; je me serai heurté contre des masses. Rétrograder ? Je ne le pouvais pas non plus ! La cavalerie ennemie qui n’était pas loin m’aurai tombé dessus en une minute. Je n’avais donc plus qu’à mourir ! Déjà nous nous préparions à défendre chèrement notre dernier moment, lorsqu’un soldat apercevant une fissure à la montagne qui était à notre droite et qui était à pic de notre côté, montagne sur laquelle les nôtres étaient montés par un endroit inaccessible, me dit « Lieutenant, nous pourrons peut être monter par cette crevasse ».
Je levai aussitôt la tête et nous essayâmes à la file, les uns les autres. Avant de prendre cette voie aussi périlleuse qu’épineuse, j’apercevais sur le haut de la montagne dont ils venaient de s’emparer et de chasser les Arabes, les nôtres qui nous criaient de battre en retraite, entre autres, le Général qui faisait sonner la retraite aussi. Mais pouvais-je aller en retraite ? Non ! D’où j’étais je voyais ce qu’eux ne pouvaient pas voir de là haut ; des milliers d’Arabes, cachés pour eux.
Nous montions donc en nous servant de nos quatre membres dans cette étroite fente avec la plus grande peine, au milieu des ronces, quand éreintés et tout ensanglantés, déchirés, nous atteignîmes le sommet. Nous rejoignîmes aussitôt nos Corps.
A peine venais-je de retrouver ma Compagnie, que le Général me fit demander. Je me rendis à la hâte près de lui. Il me tint le discours suivant : « Pourquoi n’êtes vous pas resté à ce poste dont vous vous étiez emparé si lestement et si bravement ? On ne fait pas la guerre ainsi, Monsieur ! Vous avez complètement gâté votre affaire. Au lieu d’une récompense que je me proposai de demander pour vous, je me vois forcé au contraire, de vous infliger 15 jours d’arrêts ».
Malgré cette punition que ma trop grande ardeur m’avait valu la providence ne m’abandonna pas et me fit voir encore qu’elle était une excellente mère. Nous étions tous sortis de ce faux pas sans une perte et sans de trop mauvais accidents.
Le soir de ce même jour le Général envoya dire au Capitaine Levassor, qui était mon Capitaine, qu’il m’enlevai ma punition. Il voyait bien que mon absence de la Porte n’avait porté aucun préjudice au gain de la journée.
 

Le lendemain sitôt que le jour parut, le feu s’engagea. Nous n’avions pas quitté les montagnes. Le feu s’engagea dis je avec les Arabes qui occupaient le versant d’une autre montagne qui était en face de la notre et dont elle n’était séparée que par un ravin qui coulait dans le bas. Nous eûmes des morts et des blessés. Les morts on les transporta au pied de la montagne où était resté le convoi. Là, ayant fait un large trou en terre, on les enterra sans cérémonie aucune.
Quant aux blessés, ils montèrent en cacolets et nous nous mîmes en route pour trouver de l’eau. En ayant trouvé, tous se mirent à faire un peu de mauvaise soupe au bivouac et nous nous étendîmes sur la terre ensuite et nous dormîmes comme dans un bon lit.
Le lendemain, ayant levé le camp de bon matin, nous nous dirigeâmes du côté où les Arabes avaient fait feu la veille et comme ils avaient à conduire leurs troupeaux qui étaient immenses, nous ne tardâmes pas à les rejoindre et le feu s’engagea de part et d’autre. Nous avancions en tirant et les Arabes se défendaient en battant en retraite et de manière à protéger leurs troupeaux qu’ils couvraient toujours.
Enfin dans la soirée, le chemin devenant plus praticable, à mesure que nous avancions et les montagnes moins élevées, nous cessâmes le feu et les poursuivant à outrance, nous finîmes par les acculer à la mer, eux et leurs troupeaux qui se composaient de plus de 40 mille têtes de bétail.
Se voyant cernés de tous côtés et perdus, la mer derrière eux, les baïonnettes françaises devant, il nous était facile d’accomplir la vengeance dont Lamoricière nous avait parlé dans le cimetière de Djema ; mais nous n’en fîmes rien. Les Arabes se voyant pris demandèrent à parlementer. On le leur accorda. Il résulta de cette négociation qu’ils demandèrent grâce et firent leur soumission. Leur soumission faite et la grâce demandée fut accordée au grand mécontentement de tous les officiers et des troupes de toute arme.
Le quatrième jour nous repartions pour Djema. La colonne était dans une grande tristesse. Officiers et soldats jetaient de grandes imprécations à Lamoricière, qui de ce jour perdit beaucoup de prestige. Le Général Cavaignac lui-même ne cacha pas son chagrin, mêlé à une fort mauvaise humeur. En effet, pourquoi pardonner à des gens qui nous ont fait tant de mal ? Pardon qui chez eux, passe pour de la lâcheté.
Arrivée sous Nédrona qui est le dernier bivouac pour arriver à Djema, la colonne s’arrêta et planta ses tentes dans un endroit couvert d’arbres. Nous y fûmes parfaitement. Ce même jour le convoi des blessés partit pour la redoute et fut conduit par le Capitaine Levassor, aujourd’hui, Général de Division.
Mon Lieutenant, le Baron Aymard, aujourd’hui, Général de Brigade, étant attaché à la suite du Général, je pris donc le Commandement de la Compagnie. Nous étions depuis un instant installés sous la tente quand le Général fit demander dans les différents Corps, les noms des Officiers, Sous-officiers et soldats qui s’étaient distingués dans ces affaires.
Si j’avais été moins modeste, j’aurais très bien pu me porter d’abord pour mon affaire du plateau puis pour mon affaire du passage des Portes de fer, mais je n’eus pas le courage d’envoyer moi-même mon nom au Général, chose que le Capitaine Levassor eut faite s’il avait été présent. Je portai un Sergent qui n’avait pas plus fait que ses collègues, seulement il était le plus ancien, et un mois après, il recevait la décoration… Cette brute ne vint même pas me remercier.
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Andfon2
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MessagePosté le: Ven 27 Avr - 15:59 (2012)    Sujet du message: Souvenirs d'Algérie Répondre en citant

Très intéressant !
J'espère qu'il y a encore d'autres morceaux, par exemple sur la vie de garnison, etc.
_________________
André
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pacofeanor
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MessagePosté le: Ven 27 Avr - 16:20 (2012)    Sujet du message: Souvenirs d'Algérie Répondre en citant

Magnifique, vraiment trés interressant!!! on en redemande c'est sur!


cordialement
paco
_________________
Ah moi auvergne!!
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Hermann


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MessagePosté le: Lun 30 Avr - 13:27 (2012)    Sujet du message: Souvenirs d'Algérie Répondre en citant

Merci beaucoup pour ce témoignage très intéressant et fort bien écrit. A noter que le maréchal-des-logis Barbut du 2ème hussard fait prisonnier par les arabes n'a eu la vie sauve que parce que les arabes ont pris les galons du sous-officier pour ceux d'un officier. Il a terminé sa carrière comme colonel du 3ème dragons.

A lire sur Sidi Brahim

http://diables-bleus-du-30e.actifforum.com/t5415-noms-des-prisonniers-dans-…

http://sidibrahim.canalblog.com/archives/2010/02/12/16893442.html
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 23:52 (2016)    Sujet du message: Souvenirs d'Algérie

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